[Page précédente] [Plan] [Page suivante]

 

 

 

Partie 5. A méditer...

Tout au long de son cheminement, le groupe MAPI a eu, au détour de ses réflexions sur Internet, des débats très intenses sur des questions de société qui dépassent la seule régulation du réseau pour atteindre l'essence même de la démocratie.

A travers les deux textes qui suivent, nous vous ouvrons à ces débats dans l'espoir que, dans les lieux où vous êtes, vous pourrez les prolonger et les enrichir de vos propres réflexions.

 

 

5.1. Plutôt que d’interdire, attachons-nous à refuser !

Nous vivons, à l'évidence, une grave crise de société : chômage, misère, perte de référence,... Une telle affirmation semble nous éloigner de notre objectif spécifique : la lutte contre la pornographie infantile sur Internet. Et pourtant. Vouloir s'opposer à des manifestations spécifiques d'un phénomène général, c'est comme vouloir guérir la rougeole avec un fond de teint.

Nous souffrons d'une déresponsabilisation généralisée : que ce soit par rapport à notre travail, à nos concitoyens, à notre conjoint ou même à nos enfants, nous considérons de plus en plus que tout le mal qui peut arriver est de la faute des autres. Nous nous limiterons, ci-dessous, à une réflexion au sujet de l'interaction entre l'utilisateur du réseau, le pouvoir législatif et les organismes qui seraient chargés d'appliquer les lois en la matière.

Tout système démocratique est, entre autres, basé sur la notion d'état de droit. Dans un tel état, l'individu ne fait pas justice lui-même mais s'en remet aux institutions judiciaires de son pays.

On peut se demander si cela ne crée pas, chez le citoyen, l'habitude de considérer ces institutions comme seules responsables de la justice. Par un subtil glissement s'introduit alors une perte de responsabilité de l'individu. Non seulement il n'est plus responsable de rendre la justice mais, progressivement, il se sent aussi dégagé de la responsabilité de concevoir ce qui est juste (et donc de l'établissement des lois) et de promouvoir le respect de ces mêmes lois (dans le contexte de sa vie en société en général, dans celui du rôle d'éducateur que chaque parent a vis-à-vis de ses propres enfants en particulier). On en arrive même à considérer que les institutions, judiciaires ou autres, sont directement responsables du non-respect de la loi.

Or, dans toute société, il y a toujours des personnes malveillantes prêtes à tourner la loi à leur avantage et au détriment d’autres. L'opportunisme des uns et le désengagement des autres conduisent à la nécessité, pour le législateur, de modifier la loi afin d'envisager explicitement plus de cas. Ceci induit une complexification de celle-ci qui la rend à la fois plus facilement contournable, car il est impossible de tout prévoir, mais également de plus en plus incompréhensible au citoyen moyen qui se sentira donc encore moins concerné.

Il en résulte qu'une loi ne peut être respectée que si les citoyens, dans leur majorité, la considèrent comme valable et sont prêts à la défendre, ou si un pouvoir plus ou moins dictatorial l'impose.

Edicter des lois au sujet de ce qui est permis ou non sur Internet est une condition sine qua non à son existence même. Cette législation doit contribuer à la liberté d'expression sur le réseau et non au muselage des opinions. Cela ne sera possible que si les utilisateurs, en ce compris les utilisateurs finals, se mobilisent réellement, se sentent individuellement responsables de l'utilisation qui est faite du réseau.

Heureusement, à moins d'être sous la coupe d'une dictature, si les utilisateurs sont réellement responsables, ils peuvent tout aussi bien s'opposer avec succès aux atteintes à la liberté d'expression qu'aux utilisations abusives d’Internet.

Pour prendre l'exemple de la pornographie infantile, supposons que chaque utilisateur se sente suffisamment scandalisé et responsable, au point d'aviser les fournisseurs de ce qui est accessible par eux et même, éventuellement, de les menacer de s'abonner ailleurs en cas de non suppression desdits accès. Les fournisseurs seraient plus facilement au courant des sites qui diffusent de telles informations et auraient même à cœur de les rechercher eux-mêmes. S'il était clair pour eux que la poursuite de la distribution de ce genre d'information pourrait signifier une perte de clientèle, ils seraient attentifs à interdire l'accès à ce genre de sites. L'intervention des autorités se limiterait alors à quelques cas, rares, dans la mesure où l'énorme majorité des utilisateurs est opposée à ce genre de diffusion.

De la même façon, si les utilisateurs sont suffisamment attachés à la liberté d'information, toute atteinte à cette liberté qui ne rencontrerait pas un consensus suffisant de la part de la communauté des utilisateurs nécessiterait, de la part des autorités, un acte de force d'autant plus grand que les utilisateurs seraient plus unanimes et davantage motivés.

En l'absence d'une telle responsabilisation de la communauté des utilisateurs, ce n'est pas seulement à de la pornographie infantile que nous nous exposons, mais à une utilisation du réseau par une minorité qui en tirera un profit commercial (c'est déjà le cas) ou politique (avec tous les abus qu'un tel outil permettrait).

En résumé, plutôt que de faire interdire par les autres, attachons-nous à refuser librement nous-mêmes.

 

 

5.2. A propos des libertés

Le problème du contrôle de l'information diffusée sur Internet est étroitement lié à celui de la liberté d'expression en général et sur le réseau en particulier.

Si l’on prend en compte une action quelconque, on peut envisager a priori trois sortes de liberté :

Remarquons que chacune de ces libertés a un impact dans le "monde réel", y compris la seule liberté de pensée sans possibilité d'expression. Il est clair, par exemple, qu'un enseignant qui devrait enseigner une doctrine à laquelle il ne croit pas ne pourra l'enseigner aussi bien que s'il est convaincu. Il en ira de même pour un soldat, un sportif ou un homme d'affaire.

Plus encore que la liberté de pensée, la liberté d'expression peut interférer avec le "monde réel" dans la mesure où la personne, en s'exprimant, peut arriver à convaincre d'autres personnes, voire à les faire agir conformément aux idées ainsi exprimées. Il n'est donc pas étonnant que les atteintes à la liberté d'expression soient plus nombreuses et plus drastiques que celles faites à la liberté de pensée.

Enfin, on en arrive à la liberté d'action, pour laquelle chacun s'accorde à reconnaître qu'il est indispensable d'y assigner des limites afin de permettre la vie en société.

Ces problèmes ne sont pas nouveaux. L'invention d'Internet ne fait qu'introduire de nouvelles modalités. Selon nous, l'originalité d'Internet est ailleurs : elle consiste avant tout en la facilité d'accès à l'information présente sur le réseau et en l'extraordinaire possibilité d’interagir avec ladite information en devenant acteur "actif" d’Internet par opposition à l'acteur "passif" que constitue généralement le lecteur d'un journal-papier.

Mais revenons au problème des libertés. Dès le moment où l'on estime que quelque chose est suffisamment nuisible pour qu'il soit nécessaire de l'interdire, on attente à la liberté de commettre ce quelque chose (interdiction de penser, d'exprimer ou de faire). Il s'agit là de choix liés aux convictions ou aux intérêts de différents ordres que peut avoir une société ou un groupe de décideurs au sein d'une société. Lorsqu'on veut légitimer telle ou telle interdiction, ce ne peut donc être qu'en référence à ces convictions ou à ces intérêts. Par exemple si, aujourd'hui, nous trouvons qu'il est indispensable de reconnaître les Droits de l'Homme, d'autres considèrent encore qu'il s'agit là d'une invention occidentale qui ne convient pas à leur culture.

Dès lors, deux problèmes se présentent. Le premier, c'est qu’il n’y a pas d'accord sur ce qui est répréhensible ou pas (sinon, il serait parfaitement inutile de l'interdire !). Le deuxième est lié à des critères éthiques ou d'intérêt qui sont parfois opposés et au sujet desquels il nous faut alors faire des compromis. Par exemple, si l'on est attaché à la liberté d'expression, on peut désirer que cette liberté soit totale. Mais si l'on estime que certaines idées sont vraiment trop pernicieuses, on peut vouloir néanmoins en interdire l'expression, et ce précisément d'autant plus que nous craignons qu'un nombre important de personnes soient attirées par lesdites idées (par exemple, les doctrines fascistes, le révisionnisme,...).

Il faut donc reconnaître que le dilemme d'accorder telle ou telle liberté aux autres de faire telle chose ou la leur refuser repose nécessairement sur un certain nombre d'arbitraires.

Dès lors, soit nous considérons qu’une autorité supérieure sait ce qui est bon et ce qui ne l'est pas et nous nous en remettons à ladite autorité pour légiférer et poursuivre les délinquants, soit nous estimons que nos propres idées valent la peine d'être défendues et nous nous battons pour les faire valoir.

A travers cette deuxième solution, il s'agit de mettre en œuvre les véritables principes de la démocratie, c'est-à-dire que :

Une telle solution est certes difficile à mettre en œuvre : elle nécessite la participation de tous et donc la responsabilisation de chacun. Mais n'est-ce pas la seule voie connue qui permettrait de concilier liberté et vie en société ?

Soulignons encore le double aspect de notre responsabilité : éviter trop de laxisme aussi bien que de garantir suffisamment de liberté. Au sujet d’Internet, les deux aspects existent, et si le problème de la pornographie infantile sur le réseau doit nous interpeller, il faut être conscient que, d'ores et déjà, des problèmes de liberté d'expression sur ce même réseau existent, même dans nos pays. Il faut dès lors être vigilant à ne pas fournir aux autorités des moyens de contrôle qu'elles pourraient utiliser ultérieurement pour restreindre la liberté d'expression ou pour contrôler l'opinion des citoyens.

[Page précédente] [Plan] [Page suivante]